À propos
L’auteur de ce texte n’est pas spécifié afin de mettre l’accent sur ce qui est dit et non sur lui même.
Il s’agit de considérer la manière dont on observe la monde quotidiennement.
Comment observe-t-on habituellement dans la vie quotidienne ?
Avec des images et des pensées a priori (idéologies, représentations religieuses ou théories scientifiques).
Avec une attitude mentale dispersée, peuplée de soucis innombrables et quotidiens.
Avec une concentration fonctionnelle et un désir personnel.
Avec une curiosité spectaculaire dominée par les autres, la mode, les mass-médias.
Conclusion : nous croyons voir mais nous ne voyons jamais ce qui est.
Imaginons une maison, notre maison, avec sa porte. Elle représente notre univers intérieur, nos systèmes d’attachement (religieux, politique, culturel, scientifique, sexuel, etc).
La porte est blindée parce que nous ne pouvons supporter que nos systèmes d’attachement soient remis en question, puissent être “ouverts”. Nous ne laissons personne y pénétrer, à moins que l’intrus soit des nôtres, de notre clan.
Dès lors la porte est fermée, à double tour, ce qui est habituel, car nous nous sentons ainsi en sécurité. Dans ce cas nous n’observons que ce qui est à l’intérieur de notre maison. Nous ne voyons que des objets que nous connaissons déjà. Même les fenêtres sont fermées. C’est le “déjà vu”, le “déjà connu”. A la limite nous ne savons plus ce que sont le jour et la nuit. Nous vivons sous la lumière artificielle.
Parfois, si nous sommes particulièrement disponibles et relationnels, nous entrebaillons la porte, peut-être parce que quelqu’un a frappé. Nous observons alors un coin de ciel, un petit bout de la maison d’à côté, une forme humaine qui passe devant la porte. Mais nous sommes toujours restés à l’intérieur de la maison, notre regard part de l’intérieur vers l’extérieur, avec une très grande prudence à l’égard de tout ce qui viendrait bouleverser notre ordre intérieur.
Ce type d’observation reproduit le désordre social par l’affirmation de la séparation dans la monde. En fin de compte tout se passe comme si nous restions enfermés dans notre maison de la connaissance.
Notre société s’est alourdie d’idéation, elle est construite à ce niveau intellectuel et verbal, et tout ce cérébral nous étouffe. La pensée est la réponse psychologique de nos souvenirs accumulés, notre mémoire emmagasinée de millions d’années, de l’influence du groupe, de la famille, de l’autorité spirituelle, de la tradition. Il n’y a pas de pensée sans mémoire, elle est toujours dans le passé. La pensée engendre l’illusion, illusion que nous nous imposons et imposons aux autres. La pensée est toujours à la recherche de justifications, d’explications, en vue de notre sécurité et protection personnelles qui comportent le désir d’acquérir quelque chose : l’estime des autres, une situation, du prestige, du pouvoir. C’est le désir d’être quelque chose. La pensée est constamment en train de chercher une sécurité dans l’espoir de survivre ou de s’accomplir une existence dans le futur. Elle se prouve à elle-même l’existence d’un fait parce qu’elle veut y croire et elle en devient ensuite esclave. C’est un des problèmes fondamentaux de l’existence.
L’action dictée par la pensée ne peut jamais libérée. Elle ne peut jamais apporter une solution à nos misères car si la pensée vient d’abord, l’action n’en est qu’une imitation. Elle n’est que la répétition du passé. Il me vient une idée que je désire réaliser. Comment faire ? Me voici en train de spéculer et m’énerver sur la façon dont j’aimerais réaliser l’idée. Alors comment faire pour qu’il y ait une action pure qui ne soit pas une projection avec le désir d’un résultat ? L’action en vue d’un résultat est la volonté. La vie est alors un devenir quelque chose qui est un effort, une lutte constante, une douleur. « Le désir de » à son opposé qui est « la peur de ». Nous ne pouvons vivre une chose sans connaître son contraire. L’action est spontanée quand elle ne résulte pas d’une idée, lorsqu’une pensée ne la contrôle pas. C’est une action indépendante. L’idée, la pensée ne s’arrête que lorsqu’il y a l’Amour. L’Amour n’est pas expérience, n’a pas de mémoire. Il ne pense pas ; quand il entre en action, alors il est action. Et il n’entre en existence que lorsque l’esprit est totalement silencieux.
Alors, est-il possible de vivre en abandonnant toutes sortes de sécurité, toute forme de justifications… ? Quand nous essayons de travailler ensemble dans un but commun, il ne peut y avoir de coopération que si nous ne désirons être rien du tout. Intellectuellement on coopère mais émotionnellement, on est en conflit car chacun attend un résultat qui lui donne satisfaction : dominer, être cité avant l’autre, gagner beaucoup d’argent, etc.
Mais si nous créons sans mettre de barrière qui nous abusent, même si elles nous donnent une certaine vitalité, alors il s’établira une certaine coopération. Chacun a sa méthode pour atteindre un but commun. Mais l’on se querelle pour faire triompher des théories et le problème importe peu.
Nos croyances et nos opinions nous séparent les uns des autres. Mais comment pouvons-nous être conscient de nos fonctionnements ? Part-on à la recherche d’une méthode ? Devons-nous nous soumettre à l’autorité d’une personne ou d’une idéologie ? Si nous acceptons les conclusions passées, les théories, les expériences des autres, de ceux qui ont vécu avant nous, nous allons les poursuivre d’une manière modifiée. C’est une connaissance de seconde main. Protéger l’ancien, continuer l’ancien, n’est pas ce qu’il faut faire. Tout ceci détruit notre liberté intérieure, d’où découle notre état créateur. Cette créativité est la seule réalité. En temps que manifestation, elle est le miroir exact de l’énergie qui l’a conçue. Il n’y a aucune différence entre les deux. Elle ne peut être copiée par la pensée. On ne peut l’atteindre par aucun système, aucune discipline, aucune philosophie. Cet état naturel ne naît donc que par la connaissance de soi et cette compréhension n’est ni un résultat ni un sommet. On n’a rien à attendre d’elle. Elle est la saveur, le parfum de la liberté, sa floraison, juste la fin de la recherche. Elle consiste à se voir d’instant en instant dans le miroir des rapports que l’on entretient avec les autres personnes, idées ou objets, par nous-mêmes, avec notre seule compréhension si petite soit-elle. C’est ce que l’auteur appelle la connaissance de soi : « Savoir avec exactitude ce qui « est », le réel, l’actuel, sans l’interpréter, sans le condamner ou le justifier, est le commencement de la sagesse ». Mais il est difficile de regarder son moi ; on a alors un tas de choses à faire, ou à écouter, au moyen desquelles notre esprit s’épuise et devient insensible. Alors on veut se faire aider car dans notre vie moderne, on a peu de temps à se consacrer. Des « guides » sont là pour ça, thérapeutes, conférenciers, écrivains, conseillers. Mais de guide en guide, il faudra bien un jour que j’enlève ma béquille et la dernière pour échapper à toute méthode et tout thérapeute. Je n’en aurai plus besoin et j’aurai fait un grand nettoyage.
En fait, si on évite la rencontre avec soi-même, c’est que l‘on a peur de ne rien découvrir. On a peur d’être rien du tout. Et nous sommes quelque chose. Telle est l’agitation de nos esprits qui ne veulent jamais nous voir tels que nous sommes au moment présent. Comme il est difficile d’enlever les lunettes de nos préjugés, de nos identification, de nos jugements ! La compréhension non-déformée de ce que nous sommes vraiment, nul ou beau, est le commencement de la connaissance. Chaque sentiment, chaque acte est le présent, est « ce qui est ». Si je suis violent, je vois juste que je suis violent, sans idéal de non-violence. Mais il est difficile de voir « ce qui est » et non ce que nous voudrions être : l’idéal, qui est une projection dans le futur, un devenir. Être, c’est comprendre, voir « ce qui est » maintenant, et c’est ce qui libère. Devenir, c’est recouvrir ce qui est avec n’importe quoi et renvoyer la solution indéfiniment à plus tard. C’est un perpétuel refus de se trouver face à soi-même. Ce que nous sommes, avec notre conjoint, nos enfants, nos voisins, constitue la société. Quelque petit que soit le monde dans lequel nous vivons, si nous introduisons un point de vue un peu différent dans notre vie quotidienne, peut-être cela affectera-t-il un monde plus vaste par extension de nos rapports à autrui. Mais tant que je ne me comprends pas moi-même, je suis la cause de chaos et de malheur. Si je me dis « je me comprendrai demain », cette action est destructrice. Le temps est destructeur, il est une fuite devant cette compréhension qui risquerait de me faire changer de mode de vie. Comprendre, c’est voir maintenant : « La compréhension vient avec la perception de ce qui est ».
Quand je regarde un arbre, je le perçois en l’identifiant dans la dualité sujet/objet. Moi, je regarde l’arbre. Or, je devrais plutôt dire : l’arbre est regardé. Là, l’accent est mis sur l’observation seule et non porté sur l’observateur comme entité séparée ou sur l’observé comme objet séparé. Déplacer l’attention vers l’observation seule suspend la manifestation de moi en tant que sujet face à l’objet. Que reste-t-il ? Il reste ce qui est sans que la dualité intervienne. Il n’y a en réalité qu’un état d’expérience vivante. Pourtant cette compréhension ne comporte ni effort, ni discipline, ni contrôle. L’effort est une distraction. On doit juste y accorder toute son attention, c’est tout. Nous devenons le lieu d’une observation passive mais vive et lucide du matin au soir dans notre vie quotidienne.
Alors, le vrai changement peut avoir lieu. On ne cesse de découvrir sa propre vérité derrière les faits. On apprécie chaque découverte et avec ce mouvement d’apprendre, on grandit. La transformation est le parfum de cette croissance. Pour l’auteur, il existe un art d’écouter qui demande d’abandonner tous préjugés, religieux, sociaux, psychologiques ou scientifiques, toutes résistances provenant des soucis, des désirs et des craintes, des inclinaisons, des habitudes. Quand nous n’entendons que notre propre bruit, nous n’allons pas au-delà de l’expression verbale de façon à comprendre instantanément ce qu’on nous dit, ce qui est l’écoute.
Et si, au cours d’une causerie nous entendons quelque chose qui ne corresponde pas à notre façon de penser et de croire, il conseille de se borner à écouter, sans résister, sans s’accrocher aux mots qui ont une telle importance ordinairement. « Veuillez ne pas apprendre cela » répète-t-il. En effet, lorsque nous traduisons selon notre conditionnement, notre interprétation, la vérité nous échappe. Admettre « ce qui est » met fin aux conflits qui dépendent de la durée en tant que pensée – processus psychologique et non pas chronologique. Ce qui exige un esprit extrêmement souple car « ce qui est » est toujours en mouvement, et tant que l’esprit reste accroché à quelque croyance, il ne peut s’adapter au mouvement rapide de « ce qui est ».
Nous rejeter, c’est reproduire cette action sur le monde. Mais voir et continuer c’est rendre le monde meilleur. La vérité est juste ce qui est : belle ou laide, vraie ou fausse. Il n’y a pas à la chercher mais à la voir. Il n’y pas de chemin, le chemin c’est soi-même. Voir « ce qui est », voir la réalité, libère. Et comprendre « ce qui est » exige donc une autre intelligence, une perception plus aigüe que le simple fait d’accepter une idée ou de la rejeter. Il ne s’agit pas d’accepter « ce qui est ».
L’auteur donne l’exemple suivant : on n’a pas à accepter d’être noir ou blanc. C’est un fait. Dès qu’on le voit, il cesse d’avoir de l’importance et il se détache de vous. Être conscient de « ce qui est » révèle les profondeurs extraordinaires dans lesquelles sont le bonheur et la joie. Nous croyons tous être à la recherche de quelque chose d’infini ou d’inaccessible. Mais il suffit d’enlever les voiles qui le recouvrent. Un sot qui veut devenir intelligent est toujours sot. Mais éliminer la sottise est le premier pas vers l’intelligence. Et lorsque cesse l’intelligence, la sagesse est là. La compréhension est la lumière de l’esprit. Et ce n’est que lorsque l’esprit est calme et paisible, que l’inconnu entre en existence.
On ne peut le chercher ni l’inviter. Pas de méditation, ni de discipline. Il suffit que l’esprit se calme, pour que l’inconnu vienne à nous. Cependant, il ne peut pas être pacifié, il se pacifie tout seul. Sinon il est simplement enfermé dans une formule ou une phrase, par volonté et vers un résultat. Un tel esprit est mort. Il est refoulé, brimé, incapable d’adaptation ou de sagesse, de vivacité. Il y a dans la quiétude de l’esprit, une activité intense que l’esprit agité ne peut jamais connaître. L’expérience de cela s’accompagne d’action dans le monde. Sitôt que nous avons fait cette expérience, nous ne nous tracassons plus pour tout le reste car l’amour fonctionne à travers nous, la vie œuvre à travers nous. Là où est l’amour, il n’y a aucun problème d’aucune sorte. C’est certainement cela notre première et dernière liberté. Alors je n’ai plus peur, je peux être ouvert, je n’ai rien à cacher. Joie, vérité, éternité sont une seule et même chose. L’éternité est dans le présent, dans le maintenant. La vérité doit être découverte d’instant en instant. C’est être, de moment en moment, toujours neuf. Voir le vrai et voir le faux dans ce qui est libère, provoque une grande joie et un éclat de rire. La vie est faite de perpétuels changements qui créent des sentiments nouveaux. Aujourd’hui n’est jamais pareil à hier. C’est cela la beauté de la vie. Son rythme, sa danse. Cette réalité, la plénitude de l’amour, on peut la voir, dans un tableau, une goutte d’eau, un proche, une pensée vagabonde. Il y a tellement de beauté dans tout cela.
